Miss Kō, l’Asie en clair-obscur


Sur l’avenue George V, il suffit de franchir une porte pour que Paris semble soudain très loin.

Chez Miss Kō, le décor ne cherche pas vraiment la discrétion. Il enveloppe, désoriente, attire constamment le regard. Imaginé par Philippe Starck comme un univers à part entière, le restaurant emprunte autant aux rues électriques d’une mégalopole asiatique qu’à l’imaginaire futuriste. Écrans, néons, mobilier dépareillé, œuvres, projections et objets détournés composent un paysage volontairement foisonnant, presque steampunk par endroits, dans lequel l’œil ne sait jamais tout à fait où se poser.


Au centre, un immense bar d’écrans traverse l’espace tandis que la fresque monumentale de David Rochline ajoute encore quelques degrés à cette étrangeté joyeuse. Miss Kō ne se contemple pas vraiment, le lieu se traverse, se regarde et se laisse progressivement apprivoiser.

Pourtant, derrière cette profusion visuelle et l’énergie festive qui accompagne les soirées, la surprise vient peut-être d’ailleurs.

De l’assiette.

C’est souvent le point d’équilibre le plus délicat pour ces restaurants où le décor, la musique et l’atmosphère occupent une place aussi importante. Lorsque tout autour cherche à créer le spectacle, la cuisine peut facilement devenir secondaire. Ici, elle réussit au contraire à attirer l’attention pour de bonnes raisons.

Les influences asiatiques servent de terrain de jeu à une carte qui préfère les croisements aux frontières trop nettes. Les assiettes arrivent graphiques, colorées, parfois presque espiègles, avec un véritable travail sur les textures et les associations. La cuisine ne cherche pas à reproduire sagement un répertoire traditionnel, elle l’utilise plutôt comme point de départ pour composer quelque chose de plus libre, entre références japonaises, inspirations asiatiques et gestes empruntés à la gastronomie occidentale.

Parmi les très jolies découvertes, les sushis végétariens résument assez bien cet état d’esprit. Avant même d’être goûtés, leurs couleurs interpellent. Le végétal devient graphique, les nuances se répondent et l’on retrouve dans l’assiette quelque chose du foisonnement du décor. Puis vient la dégustation, avec suffisamment de relief et de précision pour que l’esthétique ne soit jamais une finalité.

C’est probablement là que Miss Kō se révèle le plus intéressant…lorsque ce qui attire d’abord le regard parvient ensuite à éveiller le palais.

Les autres assiettes poursuivent ce jeu de contrastes, entre douceur et vivacité, fondant et croustillant, familiarité et détournement. Une cuisine ludique sans être anecdotique, qui assume pleinement le caractère hybride du lieu.

Et puis il y a l’accueil. Chaleureux, bienveillant, attentif sans devenir cérémonieux, il apporte une forme de douceur bienvenue à cet environnement volontairement extravagant. Un détail qui n’en est jamais vraiment un, dans un restaurant aussi animé, la qualité de l’hospitalité change considérablement la manière dont on vit la soirée.

À mesure que celle-ci avance, Miss Kō change encore de rythme. Les lumières, la musique et les cocktails prennent davantage de place et la table glisse progressivement vers l’esprit festif qui fait aussi partie de son identité.

On ressort alors avec cette impression assez réjouissante d’avoir découvert une adresse qui ne demande pas de choisir entre le beau, le bon et le divertissement.

Miss Kō en fait au contraire cohabiter les codes, avec ce qu’il faut d’excès pour oublier quelques heures la très sage avenue George V.

MISS KÔ

Jessy Cottineau & Victor Thiboult