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LE RÊVEUR DE LA FORÊT

Voire au-delà des frontières ; lire entre les langages ; penser plus loin que l’imagination.

C’est ce que nous propose de faire cette magnifique exposition « Le rêveur de la forêt » au Musée Zadkine.

 

Formes, couleurs, transmutations des énergies… Ici, les principes de la vie ont été médités, assimilés, et traduits par des réalisations artistiques. Au-delà de la symbolique qu’elles convoquent, les œuvres nous renvoie au langage de chaque artiste. Via les arrangements de leur imaginaire foisonnant, chacun nous offre une expression très personnelle de ce qu’il a compris de l’essentiel des messages de la Nature. Forts de cette intimité, ils ont été invités à se (re)lier à elle, et peu à peu, à révéler ses secrets.

 

Soudain, l’image de la Nature normée relayée par la société - et parfois par nos aînés, vole en éclats, tandis que celle du « Rêveur de la forêt » s’exhibe comme jamais auparavant.

 

Ici, le Musée Zadkine intervient comme un guide. Étudié selon un parcours tripartite, il semble que le plan de visite rassemble des œuvres qui tentent de répondre à une interrogation commune : le discours de la Nature s’amuse-t-il à nous voiler l’accès à la Vérité ?

L’exposition souhaite notamment nous éclairer sur nos aptitudes à voir la Nature. Regroupées en trois mondes, ces aptitudes varient selon leur degré d’éveil. Il est intéressant de rappeler que le chiffre 3 possède une symbolique particulière -passé, présent, futur / le corps, l’esprit et l’âme / matériel, mental, spirituel / homme, terre, ciel etc. Cette répartition évoque également les concepts de la « naissance » (l’orée, le passage entre l’état non-formé et formé, la Lisière) ; du « développement » (le devenir, la Genèse) ; et de la « concrétisation » (le potentiel d’une forme, ici le Bois).

 

En tant que rêveur parmi les rêveurs, notre route nous mène aux confins de ces trois contrées, résolus à nous dévoiler la vérité sur nous-mêmes :

 

Premier monde

La Lisière

 

L’exposition débute avec le franchissement d’un seuil. Les œuvres représentent une part des énergies qui circulent parmi nous, notamment des énergies qui prennent progressivement conscience de leur propre existence. Elles sont encore brutes, mais leur force est puissante, et bien qu’elles ne soient pas « nées », les artistes s’inspirent d’elles et célèbrent leurs présences en dessinant et créant des formes merveilleuses. Archaïques, sauvages, mystérieuses, mais toujours désincarnées, ces énergies cherchent à s’exprimer à travers nous. Elles embrasent le tronc modelé des femmes dans ces sculptures de bois, se tapissent dans le creux des forêts dans ces photographies, animent les écrits de l’un, et gavent les imaginaires des autres. Elles sont partout et nous touchent tous ; l’histoire naturelle est en marche.

 

Deuxième monde

La Genèse

 

Toujours en suivant le trajet du Rêveur vers une autre dimension, la Genèse se démasque (cf définition de la Genèse : Manière dont une chose se forme, se développe). Et c’est une fois la Lisière passée que l’on comprend bien que le travail effectué en amont par ces fameuses énergies est de ressentir, d’évaluer, et enfin de conclure leur voyage par une naissance.

Ici, les énergies passent le cap de la dématérialisation pour s’incarner. C’est par le prisme de l’artiste qu’elles vont connaître la vie et prendre des forme inouïes. Lors de la visite de cette partie de l’exposition, on s’aperçoit rapidement que certains artistes ont délibérément eu recours à maintes techniques, certaines considérées comme éloignées de la pratique artistique - algorithmes et autres machines, afin de créer à des œuvres riches et décomplexées. Or le parallèle est éloquent : avant de se décider, une énergie s’essaie à l’infini et passe par de multiples développements (des genèses) jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour qu’à un moment précis, elle fasse le choix d’Une seule et Une forme.

 

Ainsi, la Genèse nous confirme qu’une fois réalisés, tous les partis pris de création (toutes les formes) renouent avec le principe d’unité : en naissant, une œuvre possède une vie nouvelle, et un pouvoir de communication propre unique, et pourtant lié à toutes les autres.

 

Troisième monde

Le Bois

 

Qu’il soit sacré ou dormant, familier ou effrayant, le Bois est une, parmi les formes de vie. Il a grandi et s’est épanoui, tout comme l’Homme naît, et accumule des connaissances à son propre sujet. À l’instar de la Nature, il expérimente et aime. Mais à l’inverse de celle-ci, il rencontre la peur, et particulièrement celle de la mort. Conjointement, dans cette partie de l’exposition, le répertoire matériel et visuel des artistes prospère, et les œuvres n’en sont que plus exubérantes. Les questionnements se font plus incisifs, tandis que l’Homme s’enfonce davantage au cœur du (de son propre) Bois. Mais en voulant vivre trop vite, il s’enorgueillit de sa célérité. Il ne tolère plus le temps dont son corps a besoin pour digérer les informations qu’il collecte. Il en vient à craindre certaines découvertes, rejette les autres, tout cela par incompréhension. La Nature qui autrefois le fascinait l’inquiète maintenant. Les représentations artistiques le montrent bien : le Rêveur tourne autour de ce qui lui fait peur par crainte de le rencontrer. Il gesticule devant le Bois, s’approche, s’éloigne à nouveau, toujours avec désinvolture.

Entre enchantements et angoisses, ce dernier volet met à jour les faux-semblants -ces bruits sont-ils vraiment ce qu’ils semblent être ? Ce cœur contient-il réellement des serpents ? Ces troncs sont-ils vraiment calcinés, ou simplement drapés par la nuit ? On se rend compte que les chemins qui mènent à une existence en connexion avec la Nature sont multiples, les matériaux et les manières de l’exprimer illimités. Cependant nous, où nous plaçons-nous par rapport à cela ?

 

 

À l’issu de cette ballade sylvestre, force est de constater qu’il revient à l’Homme (artiste, rêveur etc) et à lui seul, d’outrepasser ses peurs artificielles. Comment pourrait-il en être autrement s’il veut renouer avec la Nature qui lui a donné la vie ?

« Le Rêveur de la forêt » au musée Zadkine, du 27 septembre 2019 au 23 février 2020

Par Alexandra Herault pour Slowway magazine

 

Crédits photos couverture d'article :

Max Ernst (1891-1976)

La Dernière forêt, 1960 – 1970
Huile sur toile, 114 x 145,5 cm.
Paris, Centre Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Centre de Création Industrielle. Dépôt au Musée d’art moderne et d’art contemporain de Saint-Etienne Métropole. Dation, 1982

© ADAGP, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. 
Photo 2 :

Hicham Berrada (né en 1986)

Augures mathématiques, 2019. Résine, 50 x 50 x 50 cm.
Paris, galerie Kamel Mennour

© ADAGP, Paris 2019 et Kamel Mennour, Paris/Londres Photo : archives Kamel Mennour, Paris/Londres

 Photo 3 : 
Ariane Michel (née en 1973)
La Forêt des gestes, 2016.
Dispositif acoustique, vidéo de 15 mn et autel d’éléments composites. Collection de l’artiste
© Ariane Michel
Photo 4 : 
Victor Brauner (1903-1966)
La Rencontre du 2 bis rue Perrel
ou La Charmeuse Congloméros,1946.
Huile sur toile, 85 x 105 cm. Paris, musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
Don de la Société des amis du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 1988
© ADAGP, Paris 2019
Photo © Musée d’Art moderne de la Ville de Paris/Roger-Viollet